Gap -  Hautes-Alpes

 Rencontre avec René Frégni

 

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 Littera 05 a reçu René Frégni à Gap, le 24 Avril 2008

dans le cadre de "Livres nomades".

pour une rencontre intitulée "Quand la Provence broie du noir".

Jean-Pierre Petit a également participé à cette rencontre.

Littera : Comment définir le roman noir ? Roman policier ou roman noir ? Quelle différence ?

  René Frégni : La grande différence entre le roman policier et le roman noir : Imaginez qu’en entrant dans cette salle, on ait découvert un cadavre. On appelle la police, on découvre les premiers indices, l’enquête commence. Normalement cette enquête devrait aller vers le rétablissement de l’ordre et permettre de découvrir les assassins. C’est le roman policier, un roman d’enquête. L’étau va se resserrer jusqu’à ce qu’on retrouve le mal et qu’on l’éradique.
Le roman noir, c’est le contraire. Petit à petit dans le roman noir, l’atmosphère va s’épaissir, devenir de plus en plus chaotique, sombre. Le roman noir, c’est une pyramide posée sur la pointe ; c’est le roman du désordre. J’aime le roman noir, parce que j’aime cette société chaotique. C’est un roman social mais en même temps, il permet à chacun de nous de se regarder dans un miroir. L’écrivain, c’est celui qui se promène avec un miroir, et chacun s’y mire, chacun observe ses perversions, ses travers, ses monstruosités, ses qualités aussi. On voit dans le roman noir toutes les facettes de ce que nous sommes. C’est ce que nous rêvons la nuit, des rêves pulsionnels, érotiques ou alors nous rêvons que nous sommes poursuivis, assassinés ou même que nous sommes des assassins. Nos pulsions ressortent la nuit,qu’elles soient de l’ordre du plaisir ou de la peur.

 « On ne s’endort jamais seul » (2000)

 (Antoine vit seul avec sa petite fille de 7 ans pour qui il a une très grande tendresse . Un jour la petite est kidnappée et Antoine va plonger dans une détresse qui va faire de lui un zombi qui erre dans Marseille jour et nuit pour trouver un indice. Il s'adjoint les services d'un copain d'enfance reconverti dans le banditisme marseillais. Ils vont mettre à jour un réseau de pédophiles. Antoine fonce, aveuglé par la douleur. Il ne se pose aucune question, ni sur la violence, ni sur la légitimité de ses actes. Il trempe ses mains dans le sang pour sauver Marie.)

Littera : La morale a changé de camp, elle n'est plus uniquement du côté de la loi. Dans une société  qui ne protège plus ses enfants, il ne faut pas hésiter à laisser libre cours à la vengeance, quitte à avoir recours à l'autodéfense... N’est-ce pas ce que vous avez voulu montrer dans ce roman ?

René Frégni : J’ai écrit ce roman à l’époque où je suivais comme tout le monde l’affaire Dutroux. J’ai voulu parler de ces monstres  mais surtout je voulais parler des victimes. Ici un père qui voit sa fille disparaître. Ce que je voulais dire, c’est une histoire d’amour entre un père et sa fille. Le moteur du roman, c’est cet amour immense d’un père pour sa fille et d’une enfant pour son père.

Pour sauver sa fille, quand la police a ses limites, on est obligé de trouver d’autres solutions. Seule l’efficacité compte. Ce n’est pas que je sois pour la vengeance, mais si un jour moi, dans ma vie, j’ai fait appel à un type du grand banditisme qui avait été mon élève aux Baumettes, c’est que c’était mon seul recours. Ce truand avait une puissance de feu que je n’avais pas et il a réglé le problème à sa manière et ma vie en a été apaisée.

Littera : Dans le roman noir, le truand est souvent sympathique, ce qui est un peu un incontournable du roman noir. On ne sait plus très bien où est le bien, où est le mal. Le roman noir ne remet-il pas le sens du bien et du mal  en question ?

René Frégni : Pendant mes dix-sept ans d’atelier d’écriture, dans plusieurs prisons, plus je regardais vivre ces détenus, plus je lisais leurs écrits, plus je parlais avec eux, plus je m’apercevais que la ligne blanche qui sépare le bien du mal, le vice de la vertu,  devenait floue. Et je me demandais si  ces gens qui étaient parfois considérés comme des monstres, puisqu’ils font vingt ou trente ans de prison, étaient plus mauvais que moi. Certains étaient plus dangereux que moi, pour d’autres j’en doutais… Un moment d’égarement, de folie, de jalousie, ça peut nous arriver à tous. Je ne dis pas que j’ai perdu toute notion du bien et du mal, mais je n’ai pas de vérité toute faite, parce que la vérité m’échappe. Nos fantasmes, nos comportements sont tellement complexes que si je disais, ce soir voilà la vérité morale, je me tromperais, comme nous nous trompons tous quand nous pensons détenir une vérité. Ma vérité de ce soir n’est pas la même que celle d’hier ou celle de demain parce que je change d’avis tous les jours. Il n’y a pas de vérité immobile et le roman noir est un territoire de liberté où  tous les fantasmes sont possible, tous les voyages, toutes les histoires, toutes les passions …Une histoire d’amour, c’est un roman noir qui commence… Et un père qui perd sa fille est prêt à tout, à tuer pour retrouver sa fille . Ce n’est pas un appel au crime ou un contournement de la loi mais la morale n’existe plus puisqu’il n’y a plus que de la souffrance.

 Littera : Vous évoquez très souvent dans vos livres les ateliers d'écriture que vous animez dans plusieurs prisons.

René Frégni : Je rentre aux Baumettes depuis des années avec des valises pleines de mots. Il n’y a pas de calibres, pas de portables, pas de cordes mais des mots. Et les plus grandes évasions, je les ai réalisées avec ces mots. Rentrer des émotions dans une prison, c’est merveilleux. Dans une prison, il n’y a pas de fleurs, pas de printemps, pas d’animaux,  il y a des carrés de ciel. Au bout de cinq ou dix ans, ils ressemblent à des murs, des barreaux. Faire entrer des mots, c’est faire entrer des sentiments, faire entrer l’humanité.  Moi je ne demande pas qu’on abatte les murs des prisons, mais qu’on transforme le caractère de la prison. La prison aujourd’hui renforce le criminel. Quand on met des criminels entre eux, ils ne discutent que de ça : le petit voleur devient un serial killer, c’est une université du crime. Pendant des années, ils parlent entre eux de crimes, ils deviennent des spécialistes du crime. Celui qui en rentrant ne savait pas percer les coffres, saura le faire en sortant. Un jour, je demandais à des jeunes de la prison de Luynes de me dire ce qu’étaient pour eux le bien et le mal : ils m’ont répondu que le bien c’était de réussir un bon coup, le mal c’est d’échouer. C’est ça la morale de la prison.   

Littera : Pensez-vous qu’on peut changer les choses avec les mots ?  

René Frégni : Évidemment. Sinon pourquoi seriez-vous instit, profs, bibliothécaires si vous pensiez que les mots ne servent à rien. Pourquoi vendre des livres ? C’est la culture ou la barbarie. Actuellement c’est vrai qu’on voyage vers la barbarie mais le seul contre-feu, c’est la culture. Les mots dans le cœur des hommes, ce sont les sentiments. Les gens que je vois dans les prisons sont des enfants de familles de camés, d’alcoolos, des gens perdus parfois psychotiques, des enfants qui grandissent sans amour, dans les cages d'escaliers, à sniffer de la colle ou de la cocaïne et qui vont attaquer les fourgons blindés à 15 ans … Je ne vois pas comment on peut s’opposer à la violence et à la barbarie si on ne fait pas entrer dans la prison une forme d’humanité. La prison détruit toute forme d’humanité et elle renforce le criminel. Et c’est le contraire qu’il faut faire : mettre à profit ce temps de prison pour renforcer ce qu’il y a d’humain en eux. Voilà ce que je fais depuis des années.  

" Lettre à mes tueurs" (2004):

 (Le narrateur, Pierre, est écrivain. Il est en panne d’inspiration  lorsque déboule chez lui un copain d'école, qu’il n’a pas revu depuis très longtemps. Il est plein de sangLa police est aux trousses de celui qui est devenu un  caïd marseillais. Avant de s’enfuir par les toits, il donne une cassette à Pierre en lui demandant de la cacher en lieu sûr. La police arrive. Pierre est embarqué pour une garde à vue assez musclée. Quand il sort de prison,  pour fuir une bande adverse, il va affronter des tueurs qui veulent s’en prendre à sa fille de 11 ans. Pour la protéger, sa vie va basculer dans un engrenage sanglant. )

 Littera : Le héros Pierre, bascule du côté des truands en devenant complice. Les pistes sont brouillées : on ne sait plus où est le bien, où est le mal. Vous semez le doute. Vous avez mis en exergue d’un de vos livres, l’affirmation de Nietzsche «Ce qu'on fait par amour s'accomplit toujours par-delà le bien et le mai ». Un père a tous les droits pour sauver sa fille qu’il aime ?

René Frégni : Tous les droits ? Je ne sais pas, mais c’est vrai qu’une histoire d’amour permet beaucoup de choses. Camus disait « Entre la justice et ma mère, je choisirai toujours ma mère ». La justice des hommes est très hiérarchisée, inhumaine parfois. Il existe des juges déshumanisés. Je suis d’accord avec Nietzsche et Camus : quand on aime quelqu’un, on ne se pose pas  la question de la morale, parce que la justice est une abstraction… 
 

  Littera : Le jeu est déréglé aussi quand vous parlez de la connivence entre la police et les truands. Sauveur, un truand, met Pierre en garde :

« Je veux que tu comprennes une chose : il n’y a pas d’un côté les voyous, de l’autre la police, on ne voit ça que dans les cours de récré, à l’école primaire. Dans la vraie vie il y a un seul gâteau et tout le monde mange, les flics comme les voyous. Quand un shérif comme Rousseau se fait buter, on ne sait pas qui ça arrange le plus. Méfie-toi des deux camps et dis-toi bien que le diable est partout. »

   Littera : Le roman noir, roman social mais aussi roman psychologique ?

René Frégni : Plus que psychologique, le roman noir est un roman psychanalytique. Moi, j’ai longtemps observé des détenus dans les cours des prisons, les cours de promenade : que font les détenus ? Ils marchent et ils regardent le haut des murs. Même s’ils n’ont pas l’intention de s’évader, rêver d’une évasion, ça leur permet de tenir. Ils cherchent un angle mort, un endroit où on ne les voit pas. Ni de la caméra, ni du mirador. Il y a toujours un angle mort et ils passent leur journée à chercher cet angle mort. Je me suis rendu compte que je faisais pareil en tant qu’écrivain. L’écrivain, c’est celui qui se promène dans la société, en cherchant les angles morts, là où personne ne va. Et nous, nous allons avec un stylo parce que nous sommes curieux ; on descend dans des souterrains, dans des égouts de la société, dans des galeries, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans l’homme.  
 

  Littera : Alors que le narrateur est poursuivi par les truands, à un moment il revient à Marseille ; vous racontez comme Jean-Claude Izzo la beauté de Marseille, ses quartiers, ses plages, mais aussi son côté noir, ses enfants perdus dans "le monde des ténèbres", le monde de la pègre. Comme chez Jean-Claude Izzo, ce sont les souvenirs de votre enfance (ou du moins ceux du narrateur) qui viennent apporter un apaisement, des moments de nostalgie entre deux chapitres où se passent les crimes les plus sordides.

René Frégni : Ce qui est beau dans le roman noir, c’est qu’à des moments, on pose nos valises... La lumière d’un roman noir, c’est l’émotion de l’enfance, les souvenirs, la lumière du jour… et c’est ce qui éclaire le roman noir, ce qui rend beau même la cruauté de l’homme, qui rend beau ce que nous sommes, même ce qu’il y a de plus noir en nous. La lumière solaire du Sud avec la tragédie … Un roman bleu et noir : bleu comme notre enfance et noir comme ce qu’est notre cauchemar    
 

  Littera : Dans « Lettre à mes tueurs », le narrateur écrivain qui apporte son aide à un ami truand, va subir un interrogatoire assez musclé à l’Evéché. Mais la réalité va dépasser la fiction : vous vous êtes retrouvé vous-même en garde à vue pour une histoire de blanchiment d'argent. C'est ce que vous racontez à la 1ere personne dans "Tu tomberas avec la nuit". Pouvez-vous raconter ?

 René Frégni : D’habitude dans mes livres, je me sers de la réalité, je trempe ma plume dans la vie,  pour raconter des histoires. Et là, c’est la fiction qui a produit de la réalité. J’ai raconté dans « Lettre à mes tueurs » une garde à vue qui durait trois jours et que j’ai complètement inventée. Six mois après, à six heures du matin on a sonné chez moi, six policiers ont fait irruption, m’ont mis les menottes et j’ai vécu trois jours et trois nuits de garde à vue, comme je l'avais raconté, sous terre, à l’Évêché. J’ai vécu heure par heure ce que j’avais imaginé six mois plus tôt. 

" Tu tomberas avec la nuit" (2008) :

 (Alors qu’il anime des ateliers d’écriture à la prison de Luynes, une voisine de Manosque, Karine, lui demande de l’emmener dans sa voiture pour lui permettre d’aller voir son copain en prison, ce qui lui évite de payer le bus. Mais quand Frégni ne veut plus l’emmener, Karine et ses nombreux frères, petites frappes de Manosque, se mettent à persécuter Frégni et sa petite fille de quelques années. Pour sortir de cette vie qui est devenue un enfer pour lui et sa fille, il décide de faire appel à un caïd de Marseille qu’il a connu en prison dans un atelier d’écriture. Celui-ci règle le problème en deux temps trois mouvements avant de proposer à René Frégni d’ouvrir un restaurant à Manosque avec lui.
Mais un jour, René Frégni va être arrêté, sorti de chez lui, menottes aux poignets devant sa fille et les habitants de Manosque, conduit pour une garde à vue à l’Evêché à Marseille , accusé de blanchiment d’argent sale.)

Littera : Ce récit montre le scandale des lieux de détention dignes du Moyen-âge. Et surtout, ce que vous voulez dénoncer, c’est le comportement d’un juge. 

René Frégni : J’ai vécu une histoire kafkaïenne. Quand des gens sont pris dans un engrenage qui les dépasse et qu’ils n’arrivent pas à maîtriser, c’est comme dans un roman de Kafka. Et c’est ce que j’ai vécu. On s’est acharné sur moi : on a donné mon nom à la presse, disant qu’on avait démantelé un redoutable gang de truands avec au milieu, un écrivain pourtant honorablement connu. A partir de là, vous devez être coupable. Mais il n’y avait rien contre moi dans le procès-verbal. Rien de répréhensible n’avait été trouvé contre moi. Mais le juge avait violé la présomption d’innocence. Il fallait donc qu’il trouve quelque chose contre moi. J’ai vécu un acharnement judiciaire… On se retrouvait comme dans l’affaire d’Outreau…

 Littera : Et c’est l’écriture qui va vous sauver puisque l’arme que vous allez utiliser, ce sont les mots

René Frégni : Les voyous ont des calibres, moi j’ai pris mon stylo et j’ai criblé le juge de mots.  

Les derniers livres parus de René Frégni :

- Tu tomberas avec la nuit - Denoël, 2008

- Maudit le jour - Denoël, 2006

- Lettre à mes tueurs - Denoël, 2004   

- L'été - Denoël, 2002   

- Elle danse dans le noir  - Denoël, 2001    

- On ne s'endort jamais seul - Denoël, 2000