Gap -   Hautes-Alpes

La trame des jours" n° 12

"Le français, langue d'ici et d'ailleurs" - Samuel Millogo

 

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   Une définition succincte du cadre dans lequel s’inscrit le thème proposé s’impose. Ce cadre n’est autre que la francophonie, cette institution politique connue du public à cause de ses célébrations périodiques hautement médiatisées. Elle a pour vocation la défense de principes et d’idéaux partagés par un certain nombre de pays de la planète. Cette définition ne satisfait pas l’esprit parce qu’elle n’embrasse pas toute la réalité. Par francophonie, il faut aussi entendre la communauté ayant le français en partage. C’est elle qui nous intéresse ici. En son sein se modèle et se remodèle quotidiennement une langue qui rapproche des peuples et des cultures aux différences parfois très marquées. La qualité de francophone s’applique à ceux qui pratiquent le français comme langue maternelle ou véhiculaire, même si dans certains milieux on préférerait  la réserver aux seules personnes vivant hors de l’Hexagone.

             Les termes « francophone » et « francophonie » apparaissent pour la première fois dans  France, Algérie et Colonies du géographe Onésime Reclus en 1880. Le regroupement s’effectue sur la base linguistique et prend en compte certaines relations favorisées par la géographie. Cela sous-entend des échanges interraciaux, culturels, internationaux, etc. La francophonie est entrée dans une ère nouvelle depuis les années 1960 et certaines initiatives prises sont susceptibles de contribuer à modifier l’approche réductrice de son champ. La  tournée des auteurs en est une.

            A la francophonie on attribue parfois comme seule fonction la défense de la pureté de la langue française, ce qui en ferait une affaire de spécialistes. Une telle perception ne nous paraît pas totalement acceptable.le.

             La presse écrite et parlée utilise un français accessible à tout francophone. Il s’agit d’une langue standard pour une communication à l’échelle planétaire dont l’usage n’exclut  cependant pas une floraison de variantes. La tolérance en la matière nous paraît l’une des vertus cardinales de la francophonie des lettres. Le français est une langue métisse, n’en déplaise aux champions du purisme, une langue ouverte à un perpétuel enrichissement, à la compétition, à l’interaction. C’est ainsi qu’on peut parler aujourd’hui de français québécois, africanisé, etc., variantes qui font l’objet de publications de la part des chercheurs du monde universitaire. Cette éclosion et la vitalité qui la caractérise sont le fruit d’une démarche audacieuse et tonique. Inventivité serait sans doute le terme approprié. Il en résulte alors une langue à la fois d’ici et d’ailleurs, riche des apports multiples et complémentaires et capable de refléter les frémissements du monde.

             Tel est le contexte dans lequel intervient l’écrivain qui, par une incessante exploration de la langue, par une extension de ses capacités jusqu’aux limites du possible, ouvre d’autres territoires au discours, abolit certains codes, renonçant de ce fait au confort du verbe consacré, force les portes du temple. Les « voleurs de langue », les Caliban  d’aujourd’hui s’étant approprié une langue jadis imposée, l’affranchissent, lui ouvrent des horizons insoupçonnés, lui font violence certes mais la parent de nouvelles qualités. Ils jouent simplement leur partition dans une formidable polyphonie tout en revendiquant le droit à sentir et à dire le monde à leur manière. Ils célèbrent la parole plurielle, le verbe partagé, sans dénier à personne sa singularité. Le français devient alors ce fleuve que  viennent gonfler des affluents impétueux débouchant des quatre coins du monde. On comprendra pourquoi la notion de « mauvais français » mérite d’être maniée avec circonspection dans certains cas. Les relations avec le modèle dominant évoluent lentement et sûrement vers le respect mutuel et il y a lieu de s’en féliciter.

            Est-ce à dire qu’on doive réserver un traitement particulier à l’écrivain issu de la « périphérie ? ». Le faire serait lui rendre un mauvais service. Il s’offusquerait de toute attitude complaisante, se sachant astreint aux mêmes contraintes que tout autre artiste du verbe : la majorité, la reconnaissance, reste pour lui une rude conquête. Décréter certaines langues ou littératures mineures n’est-ce pas parfois faire preuve de son ignorance des réalités et des expériences qu’elles invitent à découvrir et à partager ? C’est le refus de la diversité au cœur de la francophonie par essence un espace de création ouvert à l’inventivité langagière. Utilisateur et récréateur de langue, l’écrivain africain francophone, pour prendre un exemple familier, est un être ambidextre qui puise à plusieurs sources. De là il tire sa force, et peut-être aussi ses faiblesses lorsqu’il est perçu uniquement comme un usager évoluant à la périphérie. S’il refuse parfois de faire allégeance, il n’en demeure pas moins un « étonnant » voyageur naviguant entre son français et le français conforme aux canons. Son don c’est celui des langues : la langue de l’ici et celle de l’ailleurs.

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