En 2003, année de l'Algérie, nous avions choisi des photos dans les albums personnels d'Alain Prince, et les avions envoyées aux écrivains de la revue en leur proposant de nous livrer le texte que ces photos leur inspirait.
Nourredine Saadi avait choisi celle-ci .

Je regarde cette photographie sortie de l'enveloppe, m'en éloigne instinctivement pour prendre du champ, ajuster ma vue à une bonne distance, y reviens aimanté par ce visage qui soudain forme à mes yeux un paysage peu à peu confondu avec l'alentour, des chaumes en aiguilles d'or par leur éclat, un ciel de soie crépusculaire et je ne sais pourquoi je devine ou du moins imagine ce portrait pris au coucher du soleil - peut-être à cause de la lueur de l'horizon - par un photographe fasciné, comme moi à l'instant, par ce beau et grave visage usé mais sans âge au point où au moment de faire le point il aurait bien pu manquer son geste, oublier son doigt immobile sur le déclic et jamais personne n'aurait revu cette femme car nul doute qu'elle est ici photographiée pour la première et seule fois; c'est ce que je me dis miré dans son regard, des yeux mi-clos clignant devant les millions de soleils qui ont brûlé cette terre, argile creuse qui de ses traits, de ses rides se poursuit par des sillons, des ombres, des épis, des vallonnements, des plis, des anfractuosités, on dirait une terre sèche et qui crie sur sa peau, la peau ocrée de cette femme que je dévisage, qui porte la mère sur son visage, une mère primale dont je pressens les yeux bleus peut-être à cause de ce tatouage que l'on devine à peine, un symbole élimé par les brûlures du vent sur sa figure altière, le front ceint je crois pour protéger sa tête, empêcher qu'y pénètre le djinn ou plutôt pour enfermer sa mémoire, éviter qu'elle s'évente, une mémoire que l'on ressent chargée, lourde, portant l'histoire de cette terre, la mienne aussi ; j'aurais aimé la faire parler, raconter son histoire mais je crains de trop fouiller, de lui ôter son foulard, perquisitionner ce regard ardent, tendu, qui paraît protéger son gourbi de charme, sa demeure intérieure, face au soldat occupant qui semble écrire, lui demander son identité mais on perçoit par l'ombre de ses lèvres remuantes qu'elle ne comprend pas ce qu'il lui demande, qu'elle ne partage pas la langue de l'étranger ; je la regarde fasciné, m'en éloigne pour prendre du champ, tenter d'inventer un dialogue entre ces personnages, elle face à la lumière, lui de dos, mais impossiblement car je crois que seule cette photographie a pu les réunir un instant, le temps immobile d'un déclic et je reviens aimanté par ce visage qui me rappelle celui de ma mère encadré au mur qui désormais m'accompagne tel un témoin funéraire dans mon exil, deux syllabes décomposées, une ombre taraudante de ma mémoire, ce passé que je ne cesse de réinventer lorsque je parle à la nuit ou que j'écris.
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