Avril.
Quand je croise le pêcheur à la ligne, du haut de mon vélo, je le regarde à peine. J'ai tendance à voir en lui, comme beaucoup de gens, un Jean-de-la-lune, un flemmard, un ringard qui ne va pas voter.
Alors que vient-il faire chez moi, dans mes écritures, où plus d'une fois je l'ai retrouvé au coin d'une page ? Si seulement mon visiteur était l'un de ces princes du bouchon, de ces artistes cueillant la truite avec un luxe de moyens techniques, de stratégies, de tours de main, comme dans le roman que m'envoya un jour son traducteur, l'ami Sablon, ou dans les histoires que raconte l'ami Mouilloux, les yeux brillants comme des écailles ou du soleil sur l'eau ! Non : mon modèle à moi est le plus humble d'entre eux, le pêcheur de base qui semble roupiller, assis sur son pliant.
J'allais écrire : " le cul sur son pliant ", et je me retiens. Bizarre. Comme si je craignais de lui manquer de respect. On dirait qu'il me fascine. Que je l'envie. Quand je passe derrière son dos sur ma machine, l'oeil affolé entre montre, compteur de vitesse et cardiomètre, comment ne pas me sentir intrus dans son royaume de silence, de patience ? Sans doute sommes-nous, lui l'immobile et moi l'agité, complémentaires, et tous deux nécessaires - mais mon brassage de vent me semble parfois bien futile à côté de sa muette lourdeur. Le Temps, que je m'échine à réduire, à découper, pour n'arriver qu'à m'en rendre l'esclave, lui le neutralise tranquillement, le laissant fondre peu à peu dans ses eaux. La perfection après quoi je cours, dans l'écriture aussi bien, j'en resterai à jamais très loin, tandis que lui semble assis dans la sienne une fois pour toutes.
Sur ma clinquante mécanique, bardé de textiles bariolés, je fais tout, sécurité oblige, pour être vu de loin ; lui, dans ses vieilles nippes ternes couleur de terre, d'herbe ou de vase, n'a qu'une pensée : passer inaperçu, ne pas exister pour nous, qui pour lui n'existons pas. Il nous tourne le dos, nous ne sommes qu'un mirage. Le poisson lui-même, un prétexte. Ramener de quoi bouffer, alibi crédible, mais l'essentiel se trouve ailleurs.
L'essentiel ? Si je m'arrêtais pour lui demander ce que c'est, je crois bien qu'il ne voudrait ou ne saurait répondre. (Ou il causerait asticots, mouches et moulinets pour noyer le poisson.) Les mots, ce n'est pas son truc. Ce qu'il cherche est trop informe et fuyant - comme l'eau elle-même - pour notre langage humain. Le pêcheur contemple. Il attend. Comme les peintres, avec le même acharnement paisible, et comme eux faussement inactif : car s'il faut d'abord s'ouvrir au monde en face de soi, se détendre, se laisser envahir, on doit être en même temps aux aguets, prêt pour agir, pour le geste infime et vif de la main - la touche. (...)

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