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On m’écrit parfois pour me demander un texte pour une revue, un livre collectif, une anthologie… Toujours je réponds. Presque toujours.
Voilà que je reçois une grande enveloppe contenant des reproductions en couleur de peintures de Michel Dumas. C’est beau, avec quelque chose d’inquiétant. Je dois choisir une reproduction et rédiger le texte qu’elle m’inspire.
Je regarde. Longuement. Me dis que je n’y arriverai pas, et je range le tout dans le classeur où j’entrepose tout ce qui demeure « en attente ». Quelques jours plus tard, je reprends ces reproductions, les regarde, longuement. Et me dis que plus je les regarde mieux je les « vois ». Je choisis celle que je pense « voir » le mieux, ou le moins mal : vingt-deux parcelles irrégulières plantées en quinconce, encadrées de mots imprimés d’où se détachent des noms – Cioran, Jünger, Lolita – et d’où surgit le mot « Babel » en italique. Vingt-deux cases d’un échiquier où se joue une partie serrée, avec un nombre moindre de pièces, « dont il n’est aucune, observait Caillois, qui n’ait de répercussion sur les autres ».
Cette œuvre me fait penser à cette phrase de Cioran, justement : « Je suis comme une marionnette cassée dont les yeux seraient tombés à l’intérieur », glanée (est-ce un hasard ?) dans Syllogismes de l’amertume.
Chacune dans sa case, rarement par couples, comme vouées à la division, à la séparation, à la distance, à la frayeur du vertige, ces figures (ces marionnettes ?) semblent en arrêt, comme rongées par la hantise du temps, posées là comme pour tenter de s’inscrire dans un mensonge d’éternité, figées dans une contemplation ténébreuse, inaugurant dans la dispersion une réflexion mélancolique, amère, voire désespérée, certaines prêtes à pousser un hurlement muet.
Les visages sont dénudés, parfois jusqu’à l’os, pétrifiés par la grimace de l’absurde, ou crayeux tels les masques fangs. Parmi ces têtes pensantes, quelques-unes semblent déjà en décomposition. Les regards paraissent énigmatiques, oublieux du corps, niant le cadavre qui attend en chacun. D’une case à l’autre, le regard suit leur « métamorphisme » comme on le dirait des roches. Quel autre phénomène que le temps a-t-il entraîné leur altération ?
« Marionnette[s] cassée[s] dont les yeux seraient tombés à l’intérieur »…Jamais ces regards ne se croisent, mais nous, ils nous prennent à témoin. Tout révèle la ruine de la parole, pourtant ces bouches vers lesquelles pencher une oreille attentive nous parlent. A nous de faire les jointures. De chercher la petite lumière qui brille dans l’ombre. De creuser encore et encore le questionnement. Car ces personnages dont nous croyons de prime abord tout ignorer nous interrogent, nous mettent face à nous-mêmes – ils sont nous-mêmes. Alors, dirait Michaux, nous ne sommes plus totalement seul dans notre peau. Alors par eux nous transitons pour accéder au doute salvateur, à la souffrance et au bonheur de vivre, au fardeau de notre humanité…
Car sous l’immobilité trompeuse s’exécute un quadrille endiablé, un impitoyable carrousel que rien ne peut endiguer : l’éternelle danse de la vie et de la mort.
Juin 2007
Pour mieux connaître Amina Saïd
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