Les Français de France sont aujourd'hui une petite minorité au sein de la famille francophone. Cette tendance n'est pas près de s'inverser. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un rapide coup d'oeil rapide sur la démographie des pays qui constituent la francophonie. L'avenir de la langue française ne se joue plus en France, mais loin de son terreau original, ailleurs.
Dans la plupart des pays francophones d'Afrique noire, le français a largement investi l'espace social. Il est toujours la langue de l'élite scolarisée et gouvernante, mais en plus il est devenu la langue de la rue. Langue de la promotion individuelle et de la réussite sociale, le français tend à supplanter les langues locales dans la vie quotidienne. Ceci est particulièrement vrai des centres urbains. Aujourd'hui, il y a de plus en plus d'Africains vivant en Afrique qui ont pour première langue le français ; il y a de plus en plus d'Africains vivant en Afrique incapables de parler couramment leurs langues maternelles, c'est à dire incapables d'articuler un discours sans recourir au français.
« un important organisme non gouvernemental intervenant en milieu rural recherche un assistant de direction justifiant des compétences suivantes.... Une bonne maîtrise à l'oral et à l'écrit du haoussa ou du zarma est un atout »
Voici le genre d'offre d'emplois que l'on lit régulièrement dans la presse nigérienne. Ces propositions proviennent des rares organismes qui proposent un emploi bien rémunéré, relativement stable et valorisant pour ceux qui parviennent à les décrocher. Sauf qu'en général les candidats à l'emploi se découvrent incapables de satisfaire au dernier critère, c'est à dire incapables de parler et d'écrire leurs propres langues. C'est d'une violente ironie.
Allons-nous vers la mort programmée des langues d'Afrique au profit du français?
Le risque est grand. Et ce serait une catastrophe en tous points de vue. Parce que cette tendance ne correspond en rien aux urgences de l'Afrique actuelle.
La promotion des langues locales a rarement été la priorité des politiques culturelles africaines. Dans la plupart des cas, on a choisi de maintenir le statu quo colonial au nom de l'unité nationale à construire. Des tentatives ont été faites ici et là pour conférer aux langues locales le statut de langues d'enseignement. En général, elles se sont soldées par des échecs retentissants en raison des obstacles techniques, financiers et politiques liés à la multiplicité des langues à l'intérieur d'un même pays africain. Ce sont là des freins réels qui ont comme détourné l'attention des enjeux essentiels.
Au cours de ces dernières décennies, l'Afrique a été déchirée par plusieurs conflits politiques sur fond de haine ethnique. Mais nulle part, on a relevé que la diversité des langues est à la racine des conflits. Ce n’est pas la multiplicité des langues locales qui déchire l'Afrique.
Ce n'est pas pour autant que le système éducatif africain hérité de la colonisation est un succès. Loin de là. Les statistiques bondissantes de la scolarisation en Afrique ne trompent personne. Le système éducatif africain ne forme pas des citoyens aptes à comprendre et à construire leurs pays. Et ce n'est pas fondamentalement une question de pédagogie, ni même une question de moyens. Sans minimiser les terribles incidences de la pénurie généralisée de personnels, d'infrastructures et de ressources financières, il faut reconnaître que la cause profonde de cet échec réside dans le monologuisme du système éducatif. L'école en Afrique francophone fonctionne toujours comme une machine à déraciner.
L'une des évolutions majeures des pays francophones du continent reste incontestablement l'ouverture démocratique. L'avancée est réelle. Mais les insuffisances sont criardes. Parmi elles, on ne peut nier l'incapacité des dirigeants à communiquer avec leurs électeurs. L'élite formée en français n'a pas encore appris à nommer et à analyser les réalités locales avec les langues locales. Le dialogue social est biaisé par le recours institutionnel au français.
C'est me semble t-il tout le contraire du projet francophone. Être francophone, ce n'est pas seulement parler français. C'est participer à un projet politique qui n'a de sens que s'il va dans la direction de la diversité culturelle. Cet engagement-là, tous les Etats membres de la communauté francophone l'ont pris et maintes fois défendu au sein des instances internationales de l'Unesco.
Reste le passage à l'acte. Au niveau des états et des institutions comme au niveau des individus.
Pour l'élite africaine, être francophone aujourd'hui, ce n'est pas seulement travailler et créer en français ; c'est aussi accomplir comme un devoir d'ingratitude vis à vis de la langue française : en faire un outil pour la survie et la promotion des langues d'Afrique. C'est refuser le statut confortable de Wangrin, le fascinant personnage de l'interprète colonial crée par Amadou Hampaté Bâ.
C'est à ce prix que le français en Afrique va trouver sa vraie vocation de vecteur de liberté et d'humanisme.
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