[ ...]Ce jour-là, Lalla Sultana, ma grand-mère qui, en tant que guérisseuse de toute la commune mixte de Hennaya, était en consultation sur tous les points de la morale comme de la physique, reçut la visite de la mère de Hassiba (une autre Hassiba que mon enseignante algéroise), qui vivait aussi à Remchi, à un jet de pierre de sa mechta. Et voilà et voilà. La fille de Zohra était enceinte. Ah bon ! que Dieu la bénisse ! Non, non, le malheur est sur nous, Lalla, vous savez bien que ma fille est veuve. Alors là, ma grand-mère s'informe des dates et du temps qui passe. Deux ans c'est beaucoup, fait-elle, mais Dieu est grand et c'est lui qui alimente la sagesse des hommes. Au demeurant, celle des femmes.
Le ventre de Hassiba s'arrondissant, il fallut se décider à tirer le rideau de la vérité et annoncer au village rassemblé la réalité de sa grossesse. « Un enfant va naître », entreprend Lalla Sultana au milieu du cercle, en tenant le bras de sa commère, tandis que Hassiba s'est faite toute petite dans sa pudeur, malgré son gros ventre. « Un enfant qui est un miracle . » Ici litanie de bénédictions. À l 'annonce d'un prodige, il faut remercier Dieu, ses saints, les prophètes et les marabouts. Rbi Meïr, fait l'une, Rbi Chimrone, fait l'autre, Ya Lalla Setti, font les Tlemcéniennes. « Un enfant miraculeux », martèle ma grand-mère, Dieu est grand, répond la foule des Anciens - et des Anciennes. Et qui est l'heureuse mère ? s'interroge-t-on. « C'est Hassiba, l'élue ». Quoi, quoi, une veuve, et depuis deux ans, quoi, quoi ? À choeur de corbeaux, les sots font chorus. Alors ma grand-mère fredonne cette archaïque mélopée en forme de berceuse : El-baz kent regued - l'enfant s'était endormi . Et tout le village va répétant que l'enfant s'est endormi. Endormi dans le sein de sa mère. Frappé de sommeil à la mort de son géniteur, que Dieu l'ait en Sa Miséricorde !
C'était là toute l'histoire de la pauvre - non, non, la fortunée - Hassiba. Elle a gardé deux ans durant dans ses entrailles le fils de son malheureux mari. Le temps de faire son deuil. Le temps de chasser sa tristesse, de purger l'humeur de sa mélancolie, et voilà que son sein s'était enfin ouvert à
l'appel de la délivrance. Elle accouche demain, et tout le village sera secoué de you-you. Les nubiles passeront leurs mains au henné. Les promis se réjouiront en se glissant l'un à l'autre des dattes entre les lèvres. Bonheur collectif et femme honorée. Chaque naissance est une fête !
Pour mieux connaître Albert Bensoussan

visitez son site
http://albertbensoussan.com