Gap -   Hautes-Alpes

Journal intime et politique

Algérie 40 ans après

Mohamed Kacimi

 

- Accueil

- Qui sommes-nous ?

- La sacoche

- Livres nomades 2009-2010 :
   Présentation de l'action

   Choix des livres nomades

- Livres nomades 2008-2009 :
   Présentation de l'action

   Choix des livres nomades

- Livres nomades 2007-2008 :
   Présentation de l'action
    
Choix des livres nomades

- Rencontres littéraires :
    Serge Joncour
    Liliana Lazar
    Joël Egloff
    Christophe Bigot
    Boualem Sansal  
    René Frégni
    Jean-Pierre Petit

  
 Hubert Mingarelli
    André Bucher

  
 Beatrice Monroy
  
 Samuel Millogo
    Alfred Dogbé
    
Ghislaine Drahy
    Autour d'Isabelle Eberhardt
    Hélène Melat : littérature russe

- Des coups de coeur

- Co-édition :
     J.I.P. Italie   
  
   Le J.I.P. Algérie, 40 ans après    

- Notre revue :
    
La trame des jours

- Contact
    

 

 

Mohamed Kacimi-El Hassani est né en 1955 à El Hamel, ville des hauts plateaux d'Algérie, dans une famille de théologiens. Adolescent, il découvre Rimbaud et les surréalistes. Après des études de littérature française à l'université d'Alger, l'auteur quitte l'Algérie en 1982 pour s'installer à Paris.
Passionné par la Bible, il entreprend avec Chantal Dagron l'écriture d'un essai sur l'imaginaire religieux du désert.
Il décide de se tourner vers le théâtre par souci d'immédiateté de l'écriture. Sa pièce, 1962, évocation des utopies et des rêves de l'enfance algérienne, obtient le prix Lugano du théâtre et est accueilli en mai 2001 par Ariane Mnouchkine au théâtre du Soleil et en anglais à l'Ubu-Theater de New-York.
Il est lauréat du prix Afaa-Beaumarchais. La Confession d'Abraham, mise en scène par Michel Cochet: spectacle sélectionné pour la clôture des journées Beaumarchais au Studio de la Comédie française et programmé à l'ouverture du théâtre du Rond-Point en septembre 2002.
Il est actuellement auteur associé au CDN de Sartrouville.

Oeuvres publiées

"Le Mouchoir ", roman, Ed. L'Harmattan, 1987

"Arabe, vous avez dit arabe?", essai avec Chantal Dagron, Ed Balland, 1989

"Naissance du désert ", essai avec Chantal Dagron, Ed Balland, 1992

"1962" , théâtre, Ed Actes Sud-Papiers, 1998

"Parole nomade", Al Manar, 1999

"La confession d'Abraham " , récit théâtre, Ed Gallimard, 2000

"Encyclopédie du monde arabe", Ed. Milan, 2001

"Terre sainte", L'Avant-scène Théâtre, 2006

"Le monde arabe", Milan, 2007

"L'Orient après l'amour" - Actes Sud, 2008

 

Pour le jeune public :

"Le secret de la reine de Saba", Dapper, 1999

"Il était une fois le monde", Dapper, 2002

"La Bouqala", Thierry Magnier, 2006

"La reine de Saba", Milan, 2006

 

Extrait du "Journal intime et politique"

"Quais de Seine et du Nil" (extrait)

Mohamed Kacimi

Mercredi 7 août
J'ai avec le Caire une vieille histoire d'amour. En 1979, je m'apprêtais comme chaque année à prendre un aller simple pour Paris. Mais mon père en avait décidé autrement. Un soir, il m'appelle et m'offre un billet Alger-Le Caire-Damas, en première. Il était bon prince:
- Tiens, et si tu allais voir pour une fois ce qui se passe du côté de tes ancêtres. Tu ne seras pas déçu, tu verras le khan, les pyramides, la gloire de Saladin, les légendes de Baybars, le chant du Nil, la mosquée des Omeyyades à Damas, les souffleurs de verre. Tu comprendras comment s'écrit le poème d'Orient.
Nous étions alors en pleine effervescence de la révolution iranienne, Khomeiny avait chassé du trône le Shah d'Iran qui avait trouvé refuge chez Sadate. J'ai commencé dans l'avion les "Antimémoires". Malraux débarque en 1934 au Caire où il prépare sa fameuse expédition au Yémen pour mettre enfin la main sur la Reine de Saba. L'arrivée en Egypte lui cause cette divine illumination : J'ai découvert l'Orient pareil à un Arabe juché sur son âne et bercé par l'invincible sommeil de l'Islam. Et plus loin : les Arabes sont un hasard dans le destin de l'humanité, la preuve
 c'est qu'ils ne se suicident même pas. Amen.
Mon avion se pose à 22 heures. Un policier très courtois me pose trois questions :
- Vous venez d'où ?
- D'Alger.
- Vous allez où ?
- Au Caire.
- Pour quoi faire ?
- Pour voir le khan, les pyramides, la gloire de Saladin, les légendes de Baybars, le chant du Nil
Il note mes questions. Me demande de le suivre. Nous empruntons plusieurs corridors et je me retrouve devant un sous-officier :
- Vous venez d'où ?
- D'Alger.
- Vous allez où ?
- Au Caire.
- Pour faire quoi ?
- Voir le khan, les pyramides, la gloire de Saladin, les légendes de Baybars, le chant du Nil.
Il note mes réponses avec cette application égyptienne qui consiste à se donner l'éternité pour remplir les formulaires administratifs. Il me fait signe de le suivre, nous arrivons à un bureau de la douane.
Un douanier fouille mon sac, feuillette Malraux, le laisse tomber puis s'empare de mes trois cartouches de cigarettes. Ouvre tous les paquets, défait une cigarette sur un papier journal, en met une autre dans sa poche, et en défait une. De temps en temps, il me pose la question:
- Vous venez d'où ?
Vers deux heures du matin, le douanier me prie de le suivre jusqu'au service des fichiers. Nous traversons la piste d'atterrissage et arrivons dans un hangar pareil à ceux de la maintenance des avions. A l'intérieur, les parois, très hautes, sont complètement tapissées de milliers de dossiers rangés dans des chemises en carton dont certaines semblent très vieilles. Un vieux policier prend mon passeport, me pose la question et muni d'un escabeau, très haut, se met à parcourir tous les dossiers par ordre alphabétique. A. B. C. D. Au bout d'un moment, il atteint la lettre K, vérifie Kaa, Kab, Kac, mais ne trouve rien me concernant. Satisfait, il me rend mon passeport, et me dit :
- C'est bon, vous pouvez y aller, on n'a rien contre vous dans les dossiers.
Je ne sais par quel atavisme je laisse échapper en français :
- Il était temps.
Le visage du policier s'assombrit d'un coup, il m'arrache le passeport, m'ordonne de m'asseoir en criant:
- Vous m'avez insulté dans une langue étrangère.
- Je vous jure que non.
- C'est quoi cette langue ?
- Du français, monsieur le policier, je vous le jure, du bon français.
- Et pourquoi vous parlez en français dans un bureau arabe alors que vous venez d'Alger ?
- C'est une longue histoire.
- Je vous donne une minute pour me traduire fidèlement ce que vous avez dit, sinon, je vous coffre.
- J'ai seulement dit « il était temps », c'est-à-dire heureusement que cela se passe bien.
- Mais le temps de qui ? de quoi ? Elle est louche cette expression qui n'a pas de fin. Vous vous foutez de ma gueule.
Allez expliquer à un douanier égyptien à quatre heures du matin que dans cette foutue expression française, temps est employé comme adverbe et se passe de préposition.